Images : Sabine Massenet assistée de Hassen Ferhani
Musique : Frédéric Minière
Voix : Sylvie Amato, François-Noël Bing, Mariam Diop, Evelyne Guimarra, Ariane Lagneau, Magali Magne, Victor de Oliveira, Michel Ouimet, Clotilde Ramondou…
Tout commence par une simple carte où est portée l’inscription « Si vous trouvez cette image veuillez écrire à l’adresse suivante… » Ce n’est pas un jeu d’argent, ni un concours, plutôt une invitation. Sabine Massenet dépose ses messages énigmatiques comme d’autres jettent des bouteilles à la mer. Glissées au hasard des livres d’une dizaine de bibliothèques de Seine-Saint-Denis, ces petites cartes bizarres illustrées d’une image non moins étrange — dans un noir et blanc hitchcockien, on y voit des mains qui ouvrent un mystérieux message — sont le départ d’une aventure de longue haleine à la rencontre de lecteurs anonymes du Nord-Est parisien. Pendant près de deux ans, l’artiste a ainsi correspondu avec des hommes et des femmes de tout âge qui entretiennent chacun une relation particulière au livre.
Que lisent-ils ? Pourquoi lisent-ils ? Où lisent-ils ? De l’enfance ressurgissent les premiers livres, les obsédants, les interdits et la lecture devient alors abri, révélation, colère ou fuite loin des contraintes de la vie matérielle et du temps qui passe. Certains ont accepté de rencontrer l’artiste, près d’une vingtaine d’être filmés. Pour autant, Image Trouvée n’est pas un film documentaire, mais un objet hybride où Sabine Massenet met en scène l’espace d’une rencontre dans un somptueux agencement de plans qui glissent les uns dans les autres. Des « portraits avec livre » qui sont autant d’explorations de lieux cachés, loin des clichés qui collent à l’image du 93.
Vidéaste confirmée, Sabine Massenet ouvre avec cette installation aux projections multiples un nouveau chapitre de son travail, plus vaste, plus ample que jamais. Une collection de rencontres, d’objets et de mots qui inventent un art du récit impressionniste. Divisée en trois chapitres (contenant chacun six portraits), l’exposition offre autant de rendez-vous. Un feuilleton à la découverte de ce monde de lecture, qui passe de la gravité au rire, du béton aux vergers.
Olivier Marbœuf
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Annie Zimmerman
Revue Urbanisme, n°378
2011
Aubervilliers, Aulnay-sous-Bois, Bobigny, Bondy, Drancy, Le Bourget, Les Lilas, Montreuil, Noisy-le-Grand, Romainville, Pierrefitte-sur-Seine, Le Pré-Saint-Gervais, Rosny-sous-Bois, Saint-Denis, Saint-Ouen, Stains, Villepinte, Villetaneuse. Dans toutes ces communes du fameux « neuf-trois », il n’y a pas que des « problèmes » et leur ample médiatisation, il y a aussi… Des lecteurs et des bibliothèques. Ou des médiathèques.
Dans dix-huit d’entre elles, à la demande de Sabine Massenet, les bibliothécaires complices ont glissé, entre les pages de livres aimés, un appel ; bref, sibyllin, écrit sur des images particulières dont une extraite d’un film d’Hitchcock, ces mains tenant un message de L’homme qui en savait trop : « Si vous trouvez cette image, veuillez écrire à… », suivi des adresses mail et postale de l’artiste.
Il fallait du courage pour s’exposer ainsi à des inconnus, il en fallait à ces inconnus pour se présenter. 60 personnes ont répondu (43 femmes, 15 hommes, 2 restées dans l’anonymat), 33 ont accepté un entretien enregistré, 19 d’être par la suite filmées. Car tel était le but et le sens du travail, la rencontre, découvrir qui lit en Seine-Saint-Denis, quels livres, dans quelles situations (dans toutes les acceptions du terme), et pourquoi. Ces 19 passionnés de lecture, Sabine Massenet les a filmés elle-même, ce qu’elle fait toujours. Elle a commencé au printemps 2010, puis est retournée plus tard sur les lieux avec sa caméra — qu’elle garde fixe, la vie donnant le mouvement et non l’inverse —, parfois accompagnée du réalisateur Hassen Ferhani, pour de nouveaux plans extérieurs. Quant aux récits de vie, elle les a décryptés, en a sélectionné des extraits et les a donnés à lire à des comédiens que l’on entend en voix off.
Il s’agissait de conserver à ces vies toutes leurs singularités, leurs lieux réels et fantasmés. C’est pourquoi l’artiste a opté pour un montage et dispositif de projection à deux écrans, emblématique d’un livre ouvert, ce qui lui a notamment permis de restituer chacun de ces habitants du « 93 » dans son environnement intime et élargi, du chez-soi au quartier (immeubles, pavillons, mais aussi jardin des murs à pêches à Montreuil, parc de la Bergère de Bobigny, jardin des Poètes de Noisy…).
Et qui sont ces lecteurs des « banlieues » ? Il y a Vital, ancien étudiant en arts plastiques et histoire de l’art au Cameroun, sans-papiers en France ; Hocine, dont le père algérien avait acheté pour ses jeunes enfants les 20 tomes de l’Encyclopædia Universalis plutôt que la télévision ; Patricia, une femme étonnante qui partageait sa chambre avec ses sœurs et se cachait pour lire derrière un rideau, entre un aspirateur, une boîte à outils et un pot de peinture ; Jean-Hérold, de parents haïtiens, passionné d’aventures et de fantasy ; Françoise, à qui les livres inspirent des créations picturales ; Maria, de Bratislava, bibliothécaire, qui écoutait Gérard Philippe lire les plus beaux poèmes de la langue française ; l’ancien libertaire Mohamed, jardinier improvisé potassant Bakounine et les Situationnistes ; Edith, qui chérit tant les livres mais en pourtant jeté un de Christine Angot ; Anaïs, organisatrice d’une marche d’un mois en Inde avec 25 000 paysans sans terres… Et bien d’autres.
Dans cette vidéo de presque trois heures, Sabine Massenet nous donne à voir, dans un dénuement et une fragilité splendides, comment circulent les êtres et les mots ; et la richesse de ces communions éphèmères ou pérennes, qui n’ont d’autre territoire que celui de l’émotion.
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Aline Caillet
Dispositifs critiques. Le documentaire, du cinéma aux arts visuels.
… L’installation sur double écran de Sabine Massenet, Image trouvée (2011), cherche, elle aussi à faire émerger ces relations sensibles et affectives au territoire qui se logent entre le visible et le dicible. Son film, également entièrement construit sur les voix en off de ses personnages, donne à entendre le récit de lecteurs, qui nous livrent leur rapport aussi intime qu’essentiel à la lecture. Pour aller à leur rencontre, l’artiste a glissé dans des livres choisis au hasard d’une dizaine de bibliothèques de Seine-Saint-Denis, un carton portant l’inscription suivante : « Si vous trouvez cette image veuillez écrire à l’adresse suivante… ». Plutôt que de filmer d’emblée les lecteurs ayant spontanément répondu (et ceux à quoi ceux-ci ne sont pas nécessairement prêts), elle enregistre d’abord des entretiens – délicatesse somme toute précieuse dans un monde documentaire parfois prédateur…
Dans un second temps, explique-t-elle, « nous avons pris un deuxième rendez-vous pour que je les filme, dans un lieu de leur choix, dans la ville où ils vivaient. Je suis ensuite retournée seule ou accompagnée d’Hassen Ferhani, filmer ces lieux sans qu’ils ne soient là. J’avais déjà fait des choix pour la prise de vue, travailler toujours avec un pied, faire des plans longs. J’avais aussi décidé que l’on entendrait en off, des fragments des récits des lecteurs. Pour être audibles, l’image devait avoir une certaine stabilité. ». Le film propose ainsi un regard aussi inédit qu’inattendu sur des espaces de la banlieue investis par des pratiques, culturelles s’il en est, et qu’un regard rapide en surface trouverait dénués de tout charme : un jardin un peu bruyant, une berge industrielle du canal de l’Ourcq, une pelouse non loin d’un échangeur, une vue sur les cités du 93… Dépouillées de toute valeur illustrative mais habitées par ces usages, les images s’épaississent, se chargent, affectivement et symboliquement, pour le spectateur, invité à les faire vibrer au son des paroles. « Je me suis vite rendu compte que le site, le paysage, entrait en résonance avec la vie parfois très singulière des personnes rencontrées. Plus que de porter leur visage, d’en constituer une toile de fond, le paysage devenait aussi corps et récit. […] La lecture est ici intimement liée au territoire. En faisant des portraits de lecteurs sur leurs lieux de vie, j’ai tenté de mettre en correspondance, un lieu, une personne, un récit. Et comme je le disais plus haut le lieu devient aussi visage, le récit paysage, le lecteur personnage de fiction.»
Pistes et Image trouvée ont été présentées à l’Espace Khiasma dans le cadre d’une programmation intitulée Manifeste pour des villes invisibles…
Mais, plus encore peut-être, les villes invisibles ce sont celles faites de ces territoires latents, qui agrègent perception, imaginaire et mémoire, et qui ne se découvrent que dans la patience d’un temps long passé à les explorer, dans la rencontre et le vécu, dans l’épaisseur d’une relation subjective au monde. « Les villes invisibles de ce manifeste sont probablement plus fragiles, diffuses, sont faites de récits, de rencontres où s’inventent chaque jour des usages de l’espace urbain. On ne les atteint qu’au prix d’un temps passé à se perdre, à chercher son chemin sans carte. » explique Olivier Marbœuf, directeur de l’espace Khiasma. « Fragiles, ces portions de territoire n’en sont pas moins là encore endurantes, notamment face à ce devenir-image de la ville qui, à grands renforts de simulations 3D et de projets d’architectures pour Le Grand Paris, est train d’ensevelir les quartiers populaires de la petite couronne parisienne, comme si ceux-ci constituaient un territoire disponible ».
En cela, le récit inscrit un point de résistance et vaut bien au-delà de sa seule valeur de témoignage. Car si pour certains, la ville fait avant tout image, elle fait, pour ceux qui l’habitent, avant tout parler.